Marivaudage

H-L. Alphonse Blanchon, Demeures Aquatiques et Souterraines des Animaux, Paris, Delagrave, (1903) 1913, pp. 196-201.

Peu d’êtres organisés naissent dans des circonstances aussi déplorables : leur débilité est extrême, leur ennemis, hydrophiles, dytiques, grenouilles, poissons et tant d’autres, les guettent et elles ne sauraient échapper à leurs attaques, si, par un merveilleux instinct, elles ne savaient se créer une demeure solide, impénétrable, véritable maison mobile dans laquelle, comme les escargots, elles se retranchent à la moindre alerte et qu’elles traînent avec elles dans leur pérégrinations.

blanchon-1903-1913Victor Rendu, dans son beau livre sur les Mœurs pittoresques des insectes, nous décrit, avec autant de talent que d’érudition les mœurs et les métamorphoses de ces curieux habitants des eaux.
« Le fourreau ou l’habit des Friganes est le point le plus intéressant de leur histoire. Le fond en est de soie, et toujours très-régulier ; il consiste en un tuyau cylindrique, plus large à l’avant qu’à l’arrière, souvent un peu arqué, mais toujours parfaitement lisse à l’intérieur. Il n’en est pas de même de sa surface externe, celle-ci est aussi variée de formes, que le sont les matériaux destinés à le recouvrir et à le fortifier.
L’élégance et la grâce ne président pas toujours au choix et à l’emploi de la matière première ; mais la larve s’inquiète peu de ce qu’on pensera de son habit ; elle tient, avant tout, à ce qu’il soit tel que les circonstances l’exigent : il faut convenir, toutefois, que, chez plusieurs, il ne laisse pas que d’être fort baroque. On en voit de hérissés comme des porcs-épics ; d’autres, tout à fait déprimés, ressemblent à des robes de chambres flottantes, quelques-uns ont pour étoffe des morceaux de bois diversement contournés, à côté d’autres régulièrement rangés ; plusieurs véritables costumes d’arlequin, sont fabriqués de brins de paille, de morceaux de feuilles, de débris de coquilles et de brindilles bizarrement entrelardés à travers ce marivaudage. Il est néanmoins des habits plus excentriques encore ; Ceux-là portent sur le dos toute une ménagerie vivante, Bulimes, Cyclostomes, Moules, Mollusques aquatiques de toutes sortes, juchés dans toutes les positions imaginables, qui la tête en bas, qui le corps en travers, qui à cheval sur son voisin, tous amarrés les uns aux autres par des cordages de soie. Règle générale, tout objet plongé dans l’eau est apte à s’ajuster aux vêtements des larves; le sable et le gravier eux-mêmes entrent dans leur confection. Plus les matériaux sont uniformes, plus les fourreaux sont réguliers ; plus ils sont hétérogènes, plus leur aspect est bizarre ; l’insecte alors, semble fort mal habillé : on dirait souvent qu’il traîne une série de guenilles. »
Tels sont les principaux types des fourreaux des Phryganes. A la première vue, il semble que les matières qui entrent dans leur composition doivent les rendre bien lourds. La plupart, en effet seraient de terribles fardeaux pour l’insecte, s’il était obligé de marcher sur terre ; mais tantôt il chemine au fond de l’eau, tantôt il monte et descend à travers l’espace liquide, sur les herbes qui y croissent ; son étui coûte peu à porter, parce que les différentes pièces dont il est formé constituent un tout d’une pesanteur à peu près égale à celle de l’eau ; l’instinct de la Phrygane se manifeste ici avec éclat, et justifie complètement la bigarrure que présente son habit.
Si l’insecte se monte fort indifférent sur la forme des pièces qui composent son vêtement, il a grand soin, en général, de choisir des matériaux qui aient une pesanteur moindre que celle de l’eau. Il ne sait point nager, et toute sa déambulation se borne à marcher soit sur les pierres, soit sur les plantes ou le gravier qui se trouvent dans l’eau ; il lui faut des gourdes pour se soutenir. Quand donc, il veut marcher, il fait sortir sa tête et la partie antérieure de son corps par l’une des deux ouvertures du fourreau, se cramponne avec ses jambes écailleuses et se tire en avant. On le conçoit, il éprouvera d’autant moins de difficulté à cheminer dans l’eau que le poids de son corps et celui de son fourreau, chargé de diverses pièces, approcheront davantage de celui du milieu où il se trouve. Or, le corps de la larve est plus pesant que l’eau ; elle doit donc chercher à contre-balancer cet excès de pesanteur ; voilà pourquoi elle fait le choix des matériaux minces et présentant plus de surface que d’épaisseur; au besoin, elle y ajoute des brins de bois léger pour diminuer leur pesanteur spécifique. Un écueil, ici, est à éviter : il ne faudrait pas que les différentes pièces attachées au fourreau fussent trop légères ; l’insecte aurait alors autant de difficulté à vaincre, en marchant, que si l’étui était trop pesant ; il prévient cet inconvénient en lestant partout également son fourreau, de manière qu’il ne prenne dans l’eau que la position qu’il veut lui donner. Quand donc la larve n’a pas assuré, tout d’abord, à toutes les parties de son étui l’équilibre convenable, elle applique de petits fragments de bois ou de feuilles aux endroits jugés trop pesants ; de là, sur certains fourreaux, les petits morceaux de bois rapportés qu’on y voit ; de là, ces pièces de bois considérables par rapport aux autres matériaux ; de là, encore, ces longs morceaux de bois qui flanquent parfois, de chaque côté, des fourreaux recouverts de sable, de gravier ou de coquilles : le logis de l’insecte paraît alors suspendu entre deux poutres. La forme cylindrique des étuis les met en état de supporter d’assez fortes pressions ; la larve, trop faible pour se défendre, se retire dans sa retraite dès que le danger menace ; dans sa marche, elle traîne son étui derrière elle, le corps à demi découvert ; à la moindre alerte, tête et corselet disparaissent, on ne voit plus rien sortir du fourreau.
Comment la larve enfermée arrive-t-elle à construire une maison offrant tous ces avantages ? Il est facile de s’en rendre compte en tirant adroitement la bestiole de son fourreau et en la plaçant dans un vase où se trouvent des matériaux de construction : on la verra bientôt à l’œuvre. L’animal, en effet, se met aussitôt à parcourir sa prison, et tout en reconnaissant les matières mises à sa disposition, choisit l’endroit qui lui paraît le plus propice pour la construction de son étui. Est-ce une espèce dont le fourreau est formé de petits cailloux, notre Phrygane prend deux ou trois pierres plates de dimensions relativement considérables et en fait une voûte mince, soutenue par des fils de soie ; elle se gîte dessous. Ce premier travail accompli, à l’aide de ses pattes elle prend de tout petits cailloux, et, opérant comme un maçon, elle bouche les interstices qui laissaient entre eux les premiers matériaux, mais en ayant bien soin de veiller à ce que l’intérieur soit bien lisse et bien plan ; elle les attache alors par des fils de soie aux pierres voisines ; ces fils se collent aux pierres et les retiennent ainsi de suite. Durant ce travail, la larve se tient au dedans de son œuvre, et se tourne successivement pour avoir entre ses pattes la pierre qu’il s’agit de poser. La confection complète de sa demeure ne demande pas plus de cinq ou six heures, et durant ce temps la larve craignant toujours l’attaque d’un ennemi, sort le moins possible de son abri, quelque imparfait qu’il soit encore.
Lorsqu’elle emploie d’autres matériaux, la larve modifie peu son mode de construction ; l’opération est seulement plus ou moins longue. En raison de la plus grande surface des matières végétales, le travail est presque toujours commencé par la partie postérieure, la bestiole enroulant les matériaux au fur et à mesure ; lorsque le fourreau est trop long, ce qui arrive souvent avec des matières herbacées, la bestiole y remédie en en coupant une partie. Malgré sa solidité relative, l’étui s’use, ou bien il devient trop étroit, et la larve, à mesure qu’elle grandit, est obligée de la réparer, de l’allonger, de couper la partie postérieure devenue trop étroite. La bête utilise les matériaux les plus proches, et il n’est pas rare de voir des larves qui, dans leur premier âge, avaient établi des fourreaux de feuilles, les élargir, les allonger ou les réparer avec des pierres, de façon à posséder à la fin des étuis pierreux…/…
Quoique, d’une façon générale, les Phryganes utilisent pour la confection des étuis protecteurs les matériaux qu’elles peuvent trouver aisément, et que les différentes variétés de fourreaux ne correspondent point à des espèces spéciales, il faut néanmoins remarquer que certaines variétés choisissent de préférence les matériaux leur permettant d’établir un fourreau type ;